Civic Tech : une nouvelle classification

 

Depuis quelques années, les technologies civiques ont explosé en France. Dans le contexte électoral que nous connaissons à l’aune du premier tour de la Présidentielle, ces acteurs tentent de sensibiliser les citoyens sur leurs droits et devoirs politiques.

Pourtant, ce que nous appelons la « Civic Tech » comprend des initiatives extrêmement différentes et répondant à des enjeux très variés. Dans cet article, je propose une nouvelle typologie des technologies civiques afin de permettre aux citoyens, mais aussi aux décideurs publics, de s’y retrouver dans ce qui peut sembler être un « fourre-tout » indéchiffrable.

Je vais commencer par rappeler la distinction entre Civic Tech, Gov Tech et Pol Tech, avant de proposer une nouvelle classification que me semble plus pertinente pour répondre aux réalités politiques actuelles.

 

Civic Tech, Gov Tech, Pol Tech : un modèle dépassé ?

Une première typologie avait été présentée par de nombreux acteurs de la démocratie digitale. Aux côtés de la Civic Tech, définie comme des technologies à l’initiative de la société civile et des associations indépendantes des pouvoirs publics, se trouveraient d’une part la Gov Tech, c’est-à-dire des dispositifs de démocratie participative lancés par les pouvoirs publics eux-mêmes, d’autre part la Pol Tech, à savoir l’ensemble des outils numériques qui accompagnent les partis et mouvements politiques dans leur campagne électorale.

D’après moi, ce modèle est inapproprié pour deux raisons. Le premier est qu’une grande partie des projets dits Civic Tech sont en fait lancés à l’initiative des acteurs publics. Pensons à la loi sur la République numérique initiée par la ministre du numérique Axelle Lemaire, Voxe qui propose son comparateur de programme en partenariat avec les candidats ou encore Cities for Life, une consultation internationale sur les villes inclusives lancée par la Ville de Paris. Les initiatives purement Civic Tech ont tendance ainsi à se réduire à peau de chagrin… Elles ont besoin des pouvoirs publics pour exister et être utiles.

La deuxième raison est que cette tryptique Civic, Gov et Pol Tech repose moins sur les enjeux que sur les acteurs qui les portent. Or, ce qui intéresse les citoyens et les responsables politiques, c’est bien l’urgence de répondre à des besoins démocratiques concrets. A cet égard, ce modèle construit encore sur des acronymes peu compréhensibles éloigne encore plus la Civic Tech du reste de la population alors que les technologies civiques sont accusées, et non sans raison, d’être une lubie de jeunes citadins aisés.

C’est la raison pour laquelle il est plus que temps de proposer une typologie qui repose davantage sur les besoins et les attentes de la population pour qu’elle s’accapare cette démocratie digitale.

 

Une nouvelle typologie des Civic Techs

Le modèle que je propose est plus systémique : il s’attache à catégoriser les Civic Techs en fonction de leurs usages et des besoins auxquels elles répondent. Ces besoins peuvent être classés en cinq grands enjeux démocratiques :

 

1. Comprendre les institutions politiques

 

Avant de demander aux citoyens de participer à la rédaction des lois, encore faut-il qu’ils en comprennent le processus d’élaboration. Il s’agit sans aucun doute d’une demande prioritaire : assurer la lisibilité des institutions politiques et des processus de décisions (à ne pas confondre avec la transparence sur laquelle nous reviendrons). C’est d’ailleurs le grand mal de l’Union européenne dont les institutions apparaissent de plus en plus comme une boîte noire extrêmement opaque et incompréhensible pour le commun des mortels. Certaines technologiques civiques se sont engagées dans cette mission de rendre plus lisible le processus d’élaboration des décisions publiques. C’est le cas des acteurs qui se présentent comme des médias tels Voxe ou Le Drenche. Nous pouvons appeler ces acteurs des Civic Techs d’appropriation.

 

2. S’exprimer et interpeller les représentants politiques

 

Il s’agit du premier degré de la participation citoyenne, mais un degré tellement primordial : la remontée des besoins de la population auprès de leurs représentants. Comme disait le philosophe John Dewey, « c’est la personne qui porte la chaussure qui sait le mieux si elle fait mal et où elle fait mal, même si le cordonnier est l’expert qui est le meilleur juge pour savoir comment y remédier ». Ce pan de la Civic Tech est particulièrement pertinent à l’échelle locale. De nombreuses applications sont apparues ces dernières années afin de permettre aux usagers d’interpeller leurs élus comme Fluicity à l’échelle municipale ou Parlement & Citoyens au niveau national. Il s’agit des Civic Techs d’expression.

 

3. Se mobiliser collectivement pour défendre une cause

 

Compte-tenu de la crise de la représentativité qui touche nos responsables politiques, des start-ups se sont engagées dans la création de plateformes de mobilisation citoyenne afin de faire avancer de grandes causes politiques et sociétales à l’échelle supranationale. Outre les plateformes Change et Avaaz, dont la notoriété n’est plus à démontrer, un nouvel acteur, Make.org, s’est intégré dans ce champ d’activités afin de s’imposer comme une plateforme de lobbying citoyen. Nous pouvons également citer les technologies qui proposent des services aux mouvements politiques. Qu’elles soient civiques ou partisanes, toutes ces initiatives permettent de consolider des communautés et de créer des collectifs. Il s’agit des Civic Techs de mobilisation.

 

4. Participer à l’élaboration des politiques publiques

 

La co-construction des politiques publiques est le champ d’intervention des Civic Techs la plus ambitieuse car elle en appelle à l’intelligence collective de la société. La participation citoyenne poussée à ce paroxysme brasse généralement une communauté d’acteurs moins importante et plus ciblée en fonction des enjeux. Il n’en demeure pas moins que la transformation effective des décisions publiques par le reste de la société n’est plus à démontrer. Les citoyens ont sûrement une vision moins systémique de l’intérêt général que les fonctionnaires et les élus, mais ils peuvent améliorer substantiellement tout projet de réformes en évaluant ses conséquences sur des conditions très concrètes. Ce sont les Civic Techs de participation. L’outil Assembl, développé par bluenove, est à l’avant-garde de ces technologies d’intelligence collective.

 

5. Juger les responsables politiques

 

Les citoyens ont enfin besoin d’évaluer et de juger le travail de leurs représentants. C’est ici que nous traitons le problème de la transparence de la vie publique. Comme le souligne Pierre Rosanvallon dans son ouvrage Le Bon Gouvernement, lisibilité et transparence sont des enjeux bien différents. Alors que les Civic Techs d’appropriation s’attachent à la compréhension de l’environnement institutionnel et à la pertinence des choix politiques, les Civic Techs d’évaluation s’articulent autour de la mise en œuvre effective des politiques qui ont été promises, la façon dont elles ont été exécutées, ainsi que la probité de l’élu. Avec les affaires qui sont apparues lors de la campagne présidentielle en France, ce sujet est sans nul doute devenu le besoin le plus urgent.

 

En somme, la Civic Tech s’articule à présent atour de 5 champs d’activités que je rappelle ci-dessous :

 


Il ne s’agit pas d’un processus linéaire : une politique publique peut être construite sans une mobilisation préalable des citoyens, voire sans participation si les conditions ne sont pas optimales. De la même manière, certaines technologies civiques peuvent couvrir plusieurs de ces champs d’activités. Il n’en demeure pas moins que ce modèle permet de mieux comprendre le rôle des Civic Techs dans notre démocratie.

N’hésitez pas à commenter cet article et à en discuter directement avec moi si vous le souhaitez 🙂

corentin.costard@bluenove.com

Merci de partager autour de vous !

Poster le commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *