Avant de parler d’intelligence collective, parlons un peu d’innovation. Ce n’est un secret pour personne, les 10 dernières années ont plongé la majorité des pays industrialisés dans une crise économique, politique et sociale profonde dont les  sorties, souvent lentes, ont engendré une crise d’un genre nouveau : la défiance envers les systèmes financiers et les modèles économiques et politiques uniques.

En plus de déconstruire des dogmes établis dans les pays occidentaux, cette crise a mis en lumière des pratiques, disciplines ou modèles inverses existants en parallèle dans les pays émergent : le Jugaad Innovation en Inde, la Low Tech Africaine à Nairobi, Abidjan ou encore Accra. Des modèles parfaitement adaptés à des conditions de rareté des ressources, entièrement centrés sur les usages et basés dans leur majorité sur les principes d’Upcycling (de revalorisation) et d’ingéniosité.  Dès lors, le choix d’un apprentissage à double sens est apparu comme une évidence. La reverse innovation était née.

Aujourd’hui, nos clients opérant en Afrique en sont pleinement conscients. Les Labs d’innovation que nous avons contribué à créer sur le continent il y a plus de 3 ans nourrissent leurs homologues occidentaux de solutions digitales et de méthodes frugales dans une logique d’innovation inversée. Le pari était gagnant et les success stories se sont succédées. M-Pesa, service de mobile money lancé au Kenya en 2007 fonctionne depuis mars 2014 en Roumanie et son déploiement se poursuit en Europe de l’Est.

Si aujourd’hui tout le monde est convaincu de la vertu de l’innovation à double sens, rares sont ceux qui considèrent qu’un exercice de démocratie participative et plus globalement d’intelligence collective puisse avoir un intérêt en Afrique, car les préjugés ont la vie dure.  “Afrique et démocratie ne riment pas”. Voici pourquoi penser cela est une erreur !

 

  • La démocratie sans la solitude

“L’Afrique, riche de tous ces tissages, pourrait bien inventer la démocratie sans la solitude”, disait Eric Fottorino dans l’ouvrage collectif Besoin d’Afrique.

A la suite du printemps arabe, Internet et les réseaux sociaux sont devenus un moyen puissant pour la contestation politique et de l’expression démocratique. Au cours des derniers mois, le Cameroun, l’Éthiopie, le Maroc ou encore la République démocratique du Congo ont été le théâtre de mouvements sociaux organisés et massivement relayés sur les réseaux sociaux.  

Une des principales conclusions tirées de la littérature récente sur le sujet est la tension continue entre l’appropriation réussie des médias sociaux et le défi de s’assurer que les utilisateurs de ces médias sont représentatifs de la société. Une grande partie du débat plus large sur les perspectives d’utilisation des médias sociaux en Afrique comme outil de renforcement de la démocratie se concentre sur les stratégies de développement des infrastructures et le taux de pénétration d’internet.

Cependant, au delà de leur pouvoir contestataire ou de leur représentativité encore relative, il est intéressant de se pencher sur les dimensions « collective » et « massive » de ces mouvements basés sur les communautés locales. L’Afrique des idées se réveille, le pouvoir se déplace.

 

  • Le déplacement du pouvoir

« Considérer que les communautés locales ont une meilleure compréhension de leurs besoins, voilà ce que signifie vraiment “déplacer le pouvoir », déclarait à Johannesburg, Gerry Salole, Fondateur de TrustAfrica et directeur du Centre Européen des Fondations (EFC).

Les communautés locales, qu’elles soient considérées sous le statut de salariés dans une entreprise ou celui de membres de la société civile, comprennent leurs problèmes et les solutions possibles ou inapplicables. Elles savent ce qui va fonctionner et ce qui ne marchera pas. Cela peut sembler évident, mais force est de constater que depuis de nombreuses années, et parfois avec beaucoup de bonne volonté, ONGs, Fondations ou encore entreprises multinationales ont fonctionné selon un modèle colonial “d’extension de souveraineté” à travers l’instauration de gouvernances transposées, souvent non locales, appliquant leurs propres recettes sans la moindre considération (ou alors une considération toute mesurée) pour les ressources locales. Des initiatives souvent exécutées selon des planifications stratégiques hors sol et ce, depuis plus d’un siècle.  Difficile de changer de paradigme et pourtant …. Aujourd’hui, cela devient nécessaire voire urgent pour de nombreuses organisations, car si celles-ci voient en l’Afrique un nouvel eldorado plein de promesses de croissance, elles n’en ressentent pas moins un fort regain identitaire dans leurs implantations et l’expression de la part de celles-ci, d’une envie féroce de se prendre en main.

Deux jeunes arborant des peintures tribales lors d’une fête en Afrique du Sud

  • Le réveil de la Force

En effet, l’Afrique commence, malgré certains regards Afro-pessimistes, à montrer au monde un profond désir d’autodétermination, de démocratie et de développement basé sur des actifs locaux (local based assets). L’Afrique du Nord a lancé le mouvement avec le Printemps arabe mais cela va bien plus loin. Une lame de fond se trace dans tout le continent qui bouillonne d’activisme local, s’approprie la technologie et les réseaux sociaux comme jamais auparavant et irradie à travers des initiatives citoyennes retentissantes (lire la synthèse du Symposium “Beyond the Hashtag: Social Media in Africa).

Aujourd’hui, de Hollywood et son Black Panther de tous les records, à l’inauguration d’une zone dédiée à l’Afric@Tech lors du Salon VivaTech à Paris en passant par lancement du premier sommet africain de start-ups « Start with Africa », l’Afrique est partout et elle compte bien influencer le monde à travers sa diversité culturelle et ses valeurs de résilience et de cohésion sociale.

Cette influence ne pourra être gagnante pour ses partenaires occidentaux que si leur regard arrive à saisir trois principes, qui selon moi, sont fondateurs de la nouvelle donne africaine :

  • L’afrocentricité, dans son acception théorisée par Molefi Kete Asante comme étant le fait de « traiter les Africains comme des sujets plutôt que comme des objets, les placer au milieu de leur propre contexte historique en tant qu’agents humains actifs, et non comme de simples facteurs dans la mise en œuvre d’une vision du monde particulière dite universelle”[1];
  • Le solidarisme, consistant à donner une très grande importance aux pratiques communautaires et aux réseaux de solidarités (familles, ethnies, tontines, etc.) dans la création et la compréhension des gouvernances locales
  • L’approche collective à la construction d’un avenir au service des générations futures y compris ceux de la Diaspora, intimement liée au destin de ses pères

Et c’est bien la combinaison de ces trois principes qui font de l’Afrique aujourd’hui le terreau idéal pour l’intelligence collective massive, qu’elle soit appliquée à l’entreprise ou à l’exercice civique en termes de mobilisation, d’engagement et de transmission. 3 valeurs cardinales que les mouvements occidentaux peinent aujourd’hui à maximiser.

J’ai eu l’occasion chez bluenove d’explorer cette question à travers le cas concret d’une grande banque française, très présente en Afrique, qui a fait le pari d’ouvrir à ses 11 500 collaborateurs africains, la co-construction de son plan stratégique à dix ans sur le continent. Un pari loin d’être neutre tant les préjugés (et les incertitudes) sur ce type d’exercice restent encore prégnants.

Contre le scepticisme ambiant, l’initiative fut un franc succès avec l’adoption d’une stratégie co-écrite à plusieurs milliers, et pour cause : l’exercice s’est construit avec les acteurs concernés qui, loin d’être simplement “sondés”, ont fait partie intégrante du processus de concertation.

Au-delà des trois principes cités plus haut, cette expérience me permet de faire ressortir deux autres facteurs culturels spécifiques au contexte africain. Ceux-ci ont probablement joué un rôle proéminent  dans la réussite de la démarche et constituent deux ingrédients favorables à la réussite de ce type d’initiatives :

  • Les devoirs de participation et de partage (Warugal[2] ou responsabilité)

Le devoir de participation trouve ses racines dans le communalisme. Il se caractérise par la participation effective des individus à un niveau interpersonnel au sein de la communauté locale. Cette dernière partage plus facilement ses perceptions sur la base de facteurs communs (culture, caractéristiques, langues, histoire, etc.). “En définitive, la participation citoyenne en Afrique peut être fondée sur la confiance et la fraternité qui se traduit dans les valeurs de solidarité et de justice sociale”[3].

Le second devoir, celui de la transmission, s’incarne dans les traditions orales par exemple, qui ont toujours une portée didactique. En effet, du conte, au mythe en passant par les proverbes et jusqu’aux récits épiques, il y a toujours un enseignement à tirer, une valeur à inculquer[4]. Cette transmission est vitale car elle nourrit la base des apprenants, toujours importante dans une démarche d’intelligence collective.

Ces deux aspects du devoir créent des conditions de mobilisation massive des individus en se basant sur la création de liens d’hyper-proximité avec les communautés qui les rassemblent à la fois en ligne et en physique.

  • L’esprit collectif et de transmission (l’Arbre à Palabre)

D’ailleurs,  parler de « valeurs africaines » ne revient pas à dire que l’Afrique est uniforme. Si les  sociétés africaines sont diverses, on peut toutefois relever des similarités dans l’organisation des différents groupes ethniques qui la composent. Notamment, l’on peut constater que cette organisation socio-politique repose sur la primauté de la communauté, et donc du collectif, sur l’individu. “Par exemple, le système de transmission dans nombreuses sociétés reposait sur « l’arbre à palabres », une institution qui « constitue le vecteur essentiel du dialogue social et constitue un moyen d’adoption des décisions importantes et un mode de résolution des conflits”[5].

Cet esprit communautaire ou collégial constitue un atout fondamental dans l’exercice de l’intelligence collective car il permet aux idées et aux convictions de se transmettre non seulement d’individus à individus, mais de cercles en cercles, décuplant ainsi leur impact et leur appropriation.

 

  • Et maintenant ?

L’Afrique a toujours été un continent d’Histoires. Plus que jamais auparavant, ses habitants ont désormais envie de façonner leur propre récit, de s’associer les uns aux autres non par opposition à l’Occident mais probablement selon des rapports plus équilibrés. C’est un grand chapitre pour l’intelligence collective de tout un continent qui s’apprête à s’écrire. A l’échelle des nations ou celle des entreprises, c’est l’Afrique qui pourrait révolutionner la démocratie.  Quoi qu’il en soit, l’Afrique est mûre pour l’intelligence collective ! A nous d’ouvrir le débat…

 

[1] Erik Orsenna, Eric Fottorino, Christophe Guillemin, Besoin d’Afrique, 1992, aux éditions Fayard

[2] Warugal est un concept largement utilisé au Sénégal qui exprime à la fois le «devoir» et la «responsabilité» et vient du mot wolof «war» qui signifie ce qui «monte» ou pèse sur vos épaules.

[3] La participation démocratique en Afrique: éthique politique et engagement chrétien, Mawuto R. Afan, 2001, Editions Du Cerf

[4] L’importance de la tradition orale pour les enfants : cas des pays du Sahel, Mbathio Sall, 1999,  Bibliothèque lecture Développement

[5] Alice Malongte, L’impératif d’un retour aux valeurs ancestrales en vue du développement de l’Afrique,  décembre 2016