Non, la créativité, ça n’existe pas !

Non, la créativité, ça n’existe pas !

Encore un article sur la créativité ? Eh oui ! Mais promis, cette fois c’est sûrement le dernier !

Panacée des entreprises depuis plusieurs dizaines d’années, la quête du procédé miracle de stimulation de la créativité se poursuit encore aujourd’hui. Mais comment peut-on stimuler efficacement un phénomène que l’on ne comprend pas totalement ? Que sait-on réellement du processus créatif aujourd’hui ?

Les quelques lignes ci-dessous ont pour ambition de supprimer le concept de « créativité » de vos esprits, et de le remplacer par des mots déjà existants dans notre dictionnaire : Pensée, Imagination, et Création.

Bonne nouvelle, cela vous aidera certainement à… devenir plus créatif !

 

Créativité = Pensée

On nomme souvent « créativité » ce que l’on appelle déjà : la pensée.

Diversité, multiplicité, hétérogénéité, et continuité du monde en mouvement forcent l’esprit à ordonner, trier, et classer les informations qu’il perçoit en catégories et sous-catégories. Cette capacité d’abstraction nous permet d’observer les points communs et de les rapprocher de ce que l’on sait : nous construisons en permanence des catégories par analogie. Sans cette capacité d’abstraction, l’apprentissage et le passage de la réflexion à l’action seraient impossibles, car l’esprit serait noyé dans le flot continu des informations qu’il reçoit. Notre mémoire est ainsi constituée de millions d’informations reliées entre elles, qui peuvent se regrouper dans des ensembles rigides qui ne se laissent pas modifier facilement : des modèles mentaux préétablis regroupés en catégories. Il s’agit d’un long processus réflexif, associant l’utilisation de connaissances existantes et la lente accumulation de nouveaux éléments perçus. Les découvertes, les idées, ou les concepts émergent de ce processus cognitif fondamental et complètement ordinaire.

Car une fois classée dans une catégorie, une information perçue peut également être classée dans une autre. Cette fluidité catégorielle, l’établissement de nouvelles connexions, s’opère également à partir d’un mécanisme analogique, et plus les éléments associés sont issus de catégories éloignées plus la combinaison peut être jugée « créative ». C’est donc l’expansion de notre point de vue sur le monde (de notre perception) qui est au cœur de la pensée créatrice. Elle prend sa source au sein de l’individu, de sa perspective unique, et résulte d’une association entre son expérience de vie, sa culture, son éducation, ses connaissances, et la signification personnelle qu’une situation perçue lui évoque. Travail créatif et non-créatif relèvent donc des mêmes processus cognitifs, c’est l’écart dans le « saut catégoriel » qui détermine le degré de création, et c’est uniquement la qualité du matériel utilisé dans le processus qui est importante.

Bonne nouvelle, pour « être plus créatif », il suffit de penser ! Vivre intensément le plus d’expériences possible, ne jamais arrêter d’acquérir des connaissances nouvelles, et développer continuellement une culture riche et surtout très diversifiée. Ayez confiance en vos processus cognitifs, ils feront tout seul le reste du travail !

 

Créativité = Imagination

On nomme souvent « créativité » ce que l’on appelle déjà : l’imagination.

Vous souvenez-vous de la citation de Confucius « une image vaut mille mots » ? Les situations antérieures stockées dans notre mémoire sont en fait catégorisées sous forme d’images, ce qui explique que la visualisation semble plus performante pour les ramener à la conscience. Cette catégorisation sous forme d’images est issue de la genèse de la cognition humaine. Depuis l’enfance, l’individu explore le monde en suivant trois grandes phases : par l’action via les sensations et perceptions (niveau primaire biologique), puis par l’imagination en construisant une image mentale du monde (niveau secondaire psychologique), et enfin par le langage via l’abstraction et la conceptualisation (niveau tertiaire réflexif). L’univers mental est une organisation analogique de symboles : des images à différents stades de développement. C’est lorsqu’une image arrive à saturation face aux nouveaux éléments d’informations perçus, que le sujet doit modifier sa structure de catégories d’images. Autrement dit, la création est une renaissance du cycle des images, elle opère un changement de niveau (biologique, psychologique, réflexif) permettant à l’image de démarrer un nouveau cycle de développement.

On admet depuis un certain temps que les racines profondes de la créativité ont leur source dans les processus préconscients, cet inconscient très superficiel très proche du conscient et qui est à sa disposition immédiate. Dans cette zone intermédiaire, on se trouve dans un espace qui n’est pas celui du langage social mais celui d’une pensée en images, d’une « pensée avant la pensée ». La pensée par images est plus primitive que la pensée conceptuelle, exerçant ainsi une régression identique à ce que ressent le dormeur en rêvant ou le malade mental en retombant en enfance. L’un après l’autre, de grands savants sont venus témoigner que pour créer ils devaient parfois reculer du langage à l’image, du symbole verbal au symbole visuel. Le principe précédemment évoqué de déclenchement de la création suite à une saturation des images mentales, est cohérent avec l’apparition d’une frustration lorsque les capacités d’analyse de l’individu semblent arriver à leurs limites. Cette impasse constitue une crise pour l’appareil psychique, cherchant à remettre en question ses structures (catégories, modèles, images) afin de revenir à l’équilibre. C’est ce temps d’inconfort que l’on appelle classiquement « incubation » : un retour des images à un état psychologique, voire biologique, caractéristique d’un mode de pensée primaire, couplé à un état de réceptivité sensorielle exacerbée. Dans cette phase, de nouvelles orientations, associations et combinaisons d’images apparaissent à la conscience pour évaluation, et entraînent le retour à l’équilibre du système psychique, que l’on désigne traditionnellement par « intuition », « insight », ou « illumination ».

Pour « être plus créatif », il n’est pas question d’accélération du processus (productivité) mais de raccourcissement du temps de traitement (maturation). Pour cela ce sont les intrants et les extrants de vos processus internes (les inspirations et les productions) qui doivent être traduits en représentations visuelles adaptées au contenu que vous cherchez à transformer.

 

Créativité  = Création

On nomme souvent « créativité » ce que l’on appelle déjà : la création.

La créativité n’apparait pas dans la tête d’une seule personne, mais dans l’interaction entre les pensées d’une personne et un contexte socio-culturel. Cependant, malgré l’aspect social inhérent de la créativité, sans les étincelles inspirées de l’individu (connaissance individuelle, imagination, inspiration), la créativité sociale n’a tout simplement aucune chance d’aboutir. Augmenter et améliorer la créativité individuelle est donc essentiel à la réalisation de la créativité sociale, et postuler par défaut que les groupes sont plus créatifs que les individus à partir du moment où on leur donne les instructions de le faire est une information erronée. Il est donc vrai d’affirmer que la créativité ne peut se définir qu’en se référant aux évaluations des autres sur notre production. Elle ne peut être reconnue que si elle opère au sein d’un système de règles culturelles et si l’on peut obtenir le soutien de pairs, c’est pourquoi l’enjeu n’est pas d’avoir une idée mais de la développer de sorte que le public du domaine l’accepte. Ainsi à ce stade, une distinction claire doit être faite entre la « Créativité » et la « Création ». Si la première se définit comme un ensemble de prédispositions de caractère qui se retrouvent chez tout le monde, c’est bien la seconde en revanche, qui désigne l’invention ou la composition d’une œuvre apportant du nouveau et dont la valeur est reconnue par un public. Cette position entend donc la créativité comme une simple « capacité potentielle », et met plutôt l’emphase sur la notion de création, et son caractère intrinsèquement social.

Les capacités d’évaluation (tout comme la génération), dépendent donc des connaissances acquises, de notre état de l’art dans un domaine, nous permettant de distinguer une idée originale parmi notre production. Toutefois aucun critère attestant d’une création effective ne peut exister en l’absence de juges qui estimeront la valeur des idées émises en fonction de leurs attentes. L’interprétation de la valeur créative est fondée uniquement sur le jugement de l’observateur, lui-même fondé sur sa propre expérience, et doit s’intégrer dans un « système de valeurs » existant, où une « échelle des valeurs » est présente pour guider l’action. On comprend aujourd’hui aisément pourquoi peu de méthodes d’évaluation de la création sont pertinentes, puisque l’évaluation s’appuie sur des critères subjectifs issus d’experts et dépendant du contexte.

Ainsi « être plus créatif » n’est pas nécessairement l’objectif à viser, il est plutôt question de se donner les moyens de « produire plus de créations ». Pour cela pas de méthode miracle ! Il s’agit de laisser du temps pour la maturation individuelle (imagination), puis de soumettre régulièrement ses productions au jugement social, en interagissant par cycles itératifs de travail individuel puis collectif.  

 

Que conclure ?

Alors ? Créativité ? Pensée ? Imagination ? Création ?

Le mot créativité n’a été adopté par l’Académie Française qu’en 1971, après une âpre discussion entre Louis Armand et André Chamson. Le premier avait préfacé « L’imagination constructive » d’Alex Osborn en 1959 et défendait alors la diffusion du mot « créativité » et la méthode du brainstorming en France. Le second lui préférait le mot « création », déjà présent dans la langue française depuis 1265. le mot « créativité » lui semblait une notion creuse qui allait servir de prétexte à « un verbiage, des sottises, et des erreurs ». Une mode pseudo-intellectuelle sans fondement théorique rigoureux, qui se démoderait vite. Mais Louis Armand a fini par l’emporter et les Académiciens n’ont alors pu faire mieux que de définir la « créativité » sur le modèle et le concept de « productivité » issu d’Alex Osborn.

Aujourd’hui, 45 ans plus tard, on a pu constater les ravages prédits de la « mode brainstorming » sur les pratiques méthodologiques, mais surtout on en connaît beaucoup plus sur la réalité des mécanismes créatifs. On l’a vu, il n’y a pas de « créativité » dans le sens d’une « machine cérébrale » sur lequel on pourrait presser pour produire plus, mais simplement des contenus à identifier, à faire mâturer, et à échanger au sein de processus sociaux. Le processus menant à la création lui, se trouve à la fois au centre du fonctionnement de chaque être humain, mais structure aussi l’évolution de l’humanité. Il nous permet de mieux nous adapter aux mutations du monde dans lequel nous vivons, et de penser le monde tel qu’il est, et tel qu’il n’existe pas encore.

La Création fait partie de ces phénomènes complexes qu’il faut penser de manière systémique : elle désigne à la fois le processus et la production issue ce processus. Ses principes sont à chercher dans les principes de la pensée tout court. Que ce soit dans le domaine des arts, des sciences, ou de l’industrie, la création se caractérise par les mêmes processus psychiques fondamentaux, qu’il s’agisse d’un individu ou d’un groupe.

Travail créatif individuel et collectif sont donc complémentaires, le seul enjeu quel que soit le domaine, c’est celui de la transformation de l’imagination (pensée individuelle) en création (production collective). Et pour cela, plus qu’une énième méthode, je vous recommande simplement trois choses :

  • Profitez pleinement de votre vie et sortez expérimenter le plus possible,
  • Nourrissez-vous d’images et entrainez-vous à dessiner vos pensées,
  • Et enfin multipliez les rencontres, échangez et interagissez.

Alors ? Etes-vous prêts à supprimer le mot créativité, et à désormais stimuler votre processus de création ?

Envie de poursuivre la discussion ? Parlons-en autour d’un mail 😉

pathum.biladeroussy@bluenove.com

 

PATHUM BILA-DEROUSSY est diplômé du Master en Design industriel de Strate – Ecole de Design, du Master Recherche Innovation-Conception-Ingénierie des Arts et Métiers ParisTech, et possède également le grade de Docteur des Arts et Métiers. Ses recherches portent sur les approches systémiques de la créativité pour l’optimisation de l’innovation aux sein de contextes complexes. Elle nourrissent ainsi les champs du développement durable, de la digitalisation, et de la stratégie d’entreprise. Pathum a rejoint bluenove en 2015 en tant que Chief Design Officer.
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4 Commentaires

  1. Excellent, merci… bravo pour la clarté et l’excellence analytique de votre article… auquel j’adhère totalement… enfin presque, à un détail près, qui j’en suis sur, est une mauvaise compréhesion de ma part…
    Il me semble que vous ne traitez que de la création dans un cadre collectif et social consensuel, validé par une relation sociale, professionnelle ou autre, comme bien sur dans le cadre des brain storming en entreprises… ou dans le travail de groupes de designers ou d’architectes… (si j’ai bien compris).
    Il existe cependant, et il me paraitrait important de l’évoquer, un processus de création bien connu de la plupart des artistes, que ce soit du spectacle vivant, ou des arts plastiques, ou de la musique, que Stanislavski dans son livre « le métier d’acteur » appelle l’instant créateur, et qui est décrit comme un état de transe exceptionnel par beaucoup de créateurs , dont par exemple Moebius, ou décrit comme un processus de captation de type antenne par Terry Gilliam (1). Qui, bien sur, correspond parfaitement à ce processus cognitif que vous décrivez, mais qui a pour particularité de façon intime et individuelle, même généré, comme vous l’expliquez si bien, par des processus préconscients spécifiques, en relation avec notre culture, ou ce que j’appellerai tekné et noo en référence aux origines grecs antiques de ces termes, mais, et c’est la l’élément important de ma remarque, qui peut se produire en dehors de toute validation contextuelle ou sociale par des tiers, en dehors de toute « reconnaissance publique », comme vous développez à la fin de votre réflexion, et qui d’ailleurs, ne génère pas forcément d’oeuvres exceptionnelles, ou appréciées par des tiers.
    Bref, on peut être un artiste solitaire, ou médiocre, ou méconnu, dont les oeuvres ne sont pas reconnues, ou validées par un éventuel public, et pourtant se « défoncer » à « l’instant créateur »… on peut même concevoir une forme de création qui n’aurait pour seule ambition que de savourer, reproduire cet instant de transe ineffable, solitaire, quasi métaphysique que procure parfois la création artistique… sans pour autant produire d’oeuvres remarquables, ou ne serait-ce qu’intéressantes pour les autres…

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    • Merci Yann !
      Effectivement sur ce point il y a débat, c’est tout l’enjeu de la subjectivité. Ici évidemment de par notre contexte d’action, nous abordons la création au sein d’un projet social, qu’il soit une entreprise, une institution publique ou même une communauté de projet.
      Alors le bonheur ou « plaisir créateur » individuel ne mérite t-il pas d’être célébré, malgré un manque de valeur collective ou d’impact social ? Sans doute… à ce titre Boden en 1990 distinguait la créativité-P (P pour psychologique donc individuelle) et la créativité-H (H pour historique donc sociale). Gardner plus récemment en 2005 parlait de créativité C-majuscule et de créativité c-minuscule… mais bon, on a dit qu’on supprimait « créativité » ! 😉

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      • Merci pour ta réponse… elle me rassure… je ne suis donc pas trop à côté de la plaque dans mes réflexions 😉

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  2. La créativité est effectivement, comme le bonheur et la liberté, un sentiment. (Paul Valéry : la liberté est un sentiment)

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