Une semaine avec Axelle Lemaire – Jour 5 #CabOuvert

Une semaine avec Axelle Lemaire – Jour 5 #CabOuvert

Ouverture de cette 5ème et dernière journée, à un rythme qui nous fait regretter l’absence d’un brevet crédible en téléportation. Direction Mediapart. Autrement dit, l’Etoile Noire.
La plaie des politiques, pour qui journalisme « engagé et participatif » est souvent synonyme d’édito à charge et de rédac musclée.
Et on se dit alors, respect, Madame La Ministre, c’est culotté de se présenter devant deux journalistes aguerris (oui deux, l’un techos, l’autre politicard, histoire de ne laisser aucun angle mort, aucun survivant), une paire donc, formée à l’école Edwy Plenel, et c’est tout aussi culotté de se pointer le surlendemain du 49.3 quand on est Ministre en fonction du gouvernement.
Mais égoïstement, nous les observateurs, on se réjouit, on a un petit côté voyeur, on se laisse teaser.

Cette rencontre, autant le dire, se révélera pour votre serviteur un vrai moment de découverte de la « Philosophie Axelle Lemaire » : sa vision d’emblée européenne, sa référence quasi-constitutionnelle à une Grande Charte des données, une « Magna Data » comme il y eut à l’époque de feu Jean sans Terre une « Magna Carta », sa lutte menée pour l’affirmation de droits nouveaux (aux noms fleuris : portabilité des données, droit de panorama, mort numérique, j’en passe), les blocages rencontrés autour des « Communs » ou du logiciel libre imposé dans les administrations, l’importance qu’elle accorde à la « méthode » politique, au travers de cette petite révolution de la démocratie représentative qu’a été sa consultation publique, bref, une vue panoramique de ce qu’il faut bien appeler la « vision-système » Lemaire.

Je retiendrai notamment cette petite phrase, qui en dit long sur la réaction de l’appareil d’Etat à l’endroit de la Ministre devenue militante : « Je me suis vécue comme une lanceuse d’alertes au gouvernement ».
La Quadrature du Net appréciera, mais pour avoir vécu à quelques reprises, à mon modeste niveau, l’oxymore que représente l’innovation politique, ce n’est pas d’une lanceuse d’alertes dont l’administration a besoin, mais d’une Harry Potter en full dopage.
Faire le pari de l’intelligence collective (l’injonction n’est pas de moi), saisir le numérique comme « prétexte à faire de l’innovation publique », il y a dans tous ces termes une odeur de poudre, une vibration protestataire, une logique « Cheval de Troie » malmené. L’insurrection vient « de l’intérieur » comme l’espion venait du froid.

Alors bien sûr, les journalistes de Mediapart n’ont pas manqué de le noter, la loi Axelle Lemaire se focalise sur un pan resserré du numérique : quid du numérique dans la Culture (Hadopi) ? Quid du numérique dans le Renseignement, la surveillance ou l’état d’urgence ? Quid du numérique non comme boîte noire à protéger (data, codes, serveurs) mais comme fonction d’usage utile à la société ? Et pourquoi pas, d’ailleurs, un Ministère du Numérique en propre, et non un Secrétariat d’Etat rattaché à Bercy ?

« La politique pour le pouvoir d’agir, pas pour le pouvoir. »

La Ministre convoque ainsi la verve de Michel Rocard pour justifier, semble-t-il, le pragmatisme et l’impact que représentent les 7000 agents de Bercy là où un Ministère sans moyens dédiés aurait eu les yeux pour pleurer quelques larmes virtuelles vite pixellisées.
Et puis, la preuve, assène-t-elle, la loi Numérique aura été la seule loi votée à l’unanimité par l’Assemblée Nationale et le Sénat, et l’une des trois ayant été votées par les forces de gauche ! Car oui, je cite, « La gauche peut encore inventer, la gauche peut encore innover. »
On se laissera là-dessus.

D’abord, Mediapart ne dira pas le contraire, et c’est une conclusion honorable. L’interview fut finalement cordiale, nul pugilat en mode phylactère du Capitaine Haddock. Il est vrai qu’il était 21h, que le match des Bleus n’attendrait pas la Ministre, no offense, et que ceux qui ont suivi depuis le début réalisent soudainement la liberté littéraire que je m’autorise, car oui, ce ne fut pas au jour 5 que nous eûmes le plaisir de découvrir les locaux en treillis de camouflage de Mediapart, mais la veille au soir. Aucune importance, cela dit. Il fallait bien que je la case, cette interview, car elle m’aura passionné.

Le lendemain poursuivrait sa course effrénée sous d’autres cieux, ceux du Bateau-Phare de Bercy en l’occurrence, et du bureau, sobre mais tendance, de la Ministre.
Il y sera question de la Grande Ecole du Numérique.
La labellisation de multiples formations visant à favoriser l’insertion professionnelle des jeunes sans emploi et des décrocheurs sensibles aux vertus du code.
Rendez-vous est pris avec l’un des partenaires privés financeurs de l’initiative, on devine la rencontre prioritaire, en ces temps de disette budgétaire. Ah, le duo-tango public-privé ! Je me demande à quoi ressemblerait la Singularity University co-financée par Google et la Maison Blanche. Mais comparaison n’est pas raison. La Singularity, c’est pour les riches. La Grande Ecole du Numérique, pour ceux qui ne le sont pas encore. Faut pas tout mélanger.

La rencontre sera, en quatre mots, efficacement politique et politiquement efficace. Et ces quatre mots suffiront.

Car histoire de nous bousculer (dans l’agenda, une réunion d’une paire d’heures – même budgétairement prioritaire – c’est presque les vacances), il s’agit d’enchaîner fissa avec la rencontre diplomatique de la semaine. Au programme : le Ministre irlandais des Affaires Européennes et de la Protection des Données.
Rien que ça.
Autant vous dire qu’on se léchait les babines d’avoir face à soi la définition même du dommage collatéral, 10 jours après la bombe du Brexit. Et si la réserve légendaire qui est la mienne m’interdit d’entrer dans les détails de ces « small talks » d’amorçage qui en disent long sur l’état d’esprit des décideurs, je n’aurai pas l’impression de divulguer la recette secrète d’Alain Ducasse en disant que, ben oui, l’Irlande est quand même un peu aux abois après le retrait de l’un de ses principaux partenaires commerciaux. Soudainement, les relations bilatérales Irlande – France deviennent, comment dire, dead serious. Vases communicants, effets compensatoires, appelons ça comme on veut. Remarquez que ce n’est peut-être pas si mauvais pour les irlandais, cette affaire-là. Ne sont-ils pas les seuls anglophones restants de l’UE ? Ceux que favoriseront les investisseurs partageant la langue de… James Joyce ?
Réconfort.
Il sera surtout question, pendant cette rencontre pré-week-end, de développement économique conjoint entre les deux pays. Les irlandais sont créatifs en la matière, ils savent concocter d’excellentes Guinness et de non moins gouleyants mécanismes de soutien à la PME, que la France serait bien avisée d’importer (et l’un et l’autre).

Voilà. Il est tard, et temps de se quitter (faux zeugma). Notre débriefing final avec la Ministre, prévu en cette fin de parcours, sera… repoussé, car urgente urgence, un truc vient de tomber, vendredi 20h, plateau-repas improvisé, la politique n’a pas d’horaire.
On s’en va, nous les shadowers, fort repus, avec ce tourbillon dans la tête des bulles d’Hergé. Mais on sait qu’on se reverra sous peu.
En général, avec une Ministre dite « normale », les temps sont comptés, et non reproductibles. Mais avec elle, Ministre 2.0, le temps est un Commun. Elle le partage, le met à disposition, l’amplifie et – au besoin – le déplace ou le recrée. Chose certaine, il n’est jamais perdu.

Frank Escoubès
Pour continuer la discussion par mail : frank.escoubes@bluenove.com
#CabOuvert @bluenove

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