Innover en Afrique : le design comme levier d’autonomisation

Innover en Afrique : le design comme levier d’autonomisation

Innover consiste le plus souvent à développer une nouvelle offre ou à repenser des relations clients existantes, mais nombreux sont ceux qui misent également sur l’ouverture à de nouveaux marchés à l’étranger. Lorsqu’elles sont confrontées à une certaine saturation de leurs cibles et territoires habituels, les entreprises occidentales s’exportent sur d’autres continents et pays émergents : Asie, Amérique du Sud, et Afrique sont ainsi devenus les nouveaux eldorados. Si les stratégies marketing ont depuis bien longtemps exporté leurs recettes sur ces nouveaux territoires, qu’en est-il de l’innovation par le design ?

Puisque toutes les projections montrent qu’il sera l’une des clés de la croissance mondiale, le « futur atelier du monde », j’ai choisi de faire un focus particulier sur le continent Africain.

Bien connu pour son industrie historique de matières premières, le continent s’est engagé dans une véritable diversification de son économie, et attire continuellement toujours plus d’investissements étrangers. Dans la manufacture textile bien sûr (cas de l’Ethiopie), dans les télécoms et l’agroalimentaire, mais aussi dans les services (banques, assurances, médias, …). Pour les grands groupes occidentaux, l’Afrique est plus que jamais stratégique, notamment pour deux raisons :

  • L’essor de l’urbanisation d’une part, entraînant l’arrivée d’une main-d’œuvre bon marché depuis les campagnes, estimée à 800 millions d’urbains supplémentaires d’ici à 2050.
  • L’essor de la classe moyenne africaine d’autre part, estimée à un milliard d’individus d’ici à 2060.

On comprend mieux pourquoi les secteurs liés à la consommation suscitent les convoitises, étant donné la masse potentielle de nouveaux clients à conquérir. Evidemment cette dynamique ne va pas sans son corollaire : la pauvreté extrême qui frappe toujours la moitié des Africains, les inégalités, la corruption, et l’instabilité politique de certains pays qui subsistent. 30 % de la richesse n’est possédée que par 0,2 % des habitants, et il faudrait créer 29 millions d’emplois par an d’ici à 2030 pour occuper tous les jeunes actifs (source Challenges 12.03.16).

Pris en tenailles, les grands groupes se trouvent dans une position délicate, entre le nécessaire soutien au développement des populations locales et leurs propres objectifs de profit. Y a-t-il des solutions pour conjuguer les deux ? Comment la méthode design peut permettre de développer une innovation responsable et performante ? Voici mes réflexions sur le sujet, et retours d’expérience auprès de nos clients dans les secteurs bancaire et agroalimentaire (voir mes précédents articles sur les fondamentaux du design que je ne réintroduis pas ici).

1) S’appuyer sur les forces et spécificités culturelles

Adaptation vs. Imitation :

Pendant des années le développement du continent a été dicté par des approches globalisées et globalisantes du monde, issues de modèles institutionnels ou marketing copiés sur l’Occident que l’on a tenté d’appliquer tels quels, et qui le plus souvent, ne fonctionnent pas. Un beau jour, une grande banque annonce une « offensive » sur le continent, et, quelques années plus tard… on remarque que son implantation a stagné, faute d’un manque d’anticipation et d’adaptation aux multiples spécificités locales.  Beaucoup de grandes entreprises estiment encore avec beaucoup d’arrogance qu’elles n’ont pas besoin de se renouveler, et que leurs modèles de business ou de management se suffisent à eux-mêmes pour être appliqués à une échelle Panafricaine. Or il est désormais bien connu qu’il n’y a pas d’approche « one size fit all », l’Afrique est un continent, où chaque pays a ses particularités, il y a potentiellement 54 façons de faire différentes.

Cet effet est renforcé par la place importante de « l’informel », par la diversité d’un tissu social entremêlé avec un réseau complexe d’acteurs économiques multiples, qui sont aux antipodes de la structure centralisée des organisations gouvernementales et économiques occidentales. Nos modèles de segmentation marketing par exemple, sont quasiment inopérants et nécessitent d’être entièrement reconstruit à partir d’un matériaux ethnographique local. Il est ainsi indispensable de construire de nouveaux modèles, et l’Afrique a l’avantage de son inconvénient dans ce domaine, car au lieu d’appliquer aveuglément des schémas extérieurs, elle peut en tirer les leçons, et sauter des étapes de développement (téléphonie et ordinateurs mobiles, décentralisation des réseaux énergétiques, urbanisme adapté aux nouvelles mobilités, …). Le champ d’expérimentation est potentiellement gigantesque, les opportunités pour faire les bons choix dès aujourd’hui pour être compétitifs demain ne manquent pas. Construire ses propres modèles, mais surtout adaptés à la diversité et la complexité de ses dynamiques sociales, c’est là un des grands enjeux.

Incubation vs. Agitation :

Si l’agitation urbaine peut rappeler d’autres continents de l’hémisphère Sud, c’est bien l’éloge de la lenteur qui pour moi caractérise le mieux l’Afrique. Qui n’a pas remarqué la relation très particulière qu’entretiennent les africains avec le temps ? Lenteurs des procédures administratives certes, mais surtout une véritable élasticité dans le respect des délais ou des horaires : « en Afrique, il ne faut pas être pressé ». Ce qui est souvent vivement critiqué comme un défaut en partie responsable des difficultés de développement économique, est pour moi au contraire une qualité. Cette attitude qui peut sembler nonchalante vis-à-vis du temps cartésien est en fait, ironiquement, le meilleur point de départ pour un environnement propice aux processus créatifs.

Rappelons-le, les temps d’incubation plus ou moins long sont indispensables pour alterner avec des phases plus courtes de type « brainstorming », et permettre à l’esprit de maturer ses idées et de les faire émerger. Ce n’est pas un hasard si nos grands groupes français, après avoir plébiscité l’extrême vitesse dans le business et la surenchère de procédures de contrôle dans le management, redécouvrent à peine ces principes de ralentissement et de « lâcher-prise ». La dernière mode est à la « déconnexion », à la suppression des mails et réunions, et à l’aménagement de « temps et d’espaces de pause » pour favoriser les temps longs de la créativité. Ici encore, les africains peuvent en tirer les leçons en amont, et s’appuyer sur leurs spécificités culturelles pour favoriser le développement de leurs compétences.

Implication vs. Délégation :

De même que l’imitation de modèles non adaptés n’est pas la bonne solution, la délégation du développement à des organismes privés extérieurs n’est pas toujours un passage obligé, et n’est pas émancipatrice sur le long terme. Si le rôle des investissements étrangers reste essentiel en première instance, c’est la population qui doit être actrice du changement, et s’impliquer dans le développement.

Sur ce point, on peut compter sur la diaspora africaine pour revenir sur le continent avec la motivation et le financement nécessaire pour s’impliquer. Ces fameux « repats » (retour au pays), ayant disposé en Occident d’un accès à de nouvelles méthodes et des savoirs différents, vont jouer un rôle important pour transformer les vieux modèles, et générer un cercle vertueux d’autonomisation qui ne sera pas uniquement basé sur un apport d’actifs financiers. La responsabilité de cette élite africaine sera par exemple de préserver ce qui fait la richesse intellectuelle, artistique et culturelle de chaque pays, tout en les hybridant avec les impératifs de développement du cadre de vie et du bien-être des populations. Cette approche favorisant la créativité, fait partie de celles qui permettront aux africains de dessiner leur Afrique, afin d’éviter de choisir Paris, Tokyo, New York ou Dubaï comme modèle de référence.

2) Le design pour innover depuis l’intérieur du continent

Utiliser la créativité pour construire de nouveaux modèles, se nourrir des spécificités culturelles pour innover, et impliquer les acteurs locaux dans la transformation. C’est sur ces principes que j’ai accompagné deux grands groupes français dans leur développement en Afrique, l’un dans le secteur bancaire, l’autre dans l’agroalimentaire.

Inspiration : partir des besoins des plus démunis

S’ouvrir au marché africain, c’est adapter et personnaliser ses produits et services aux besoins et désirs locaux, mais c’est surtout envisager une structure de coûts et un modèle de revenus qui permet d’adresser des populations qui ont de très faibles revenus. Ne cibler que les classes moyennes émergentes est une solution de facilité, d’autant que ce n’est pas la majorité de la population, plutôt centrée autour d’une classe « basse à très pauvre » (entre 2 et 10 dollars par jour). Innover pour le maximum en conjuguant performance et impact sociétal, c’est donc innover pour les plus pauvres, et s’attacher avant toute chose à comprendre et connaitre leurs besoins et aspirations.

Une fois de plus, il n’y a pas un seul modèle panafricain, chaque pays à ses revenus et salaires moyens, ses smics, ses compositions de foyer, et pour les connaitre il faut s’y intéresser individuellement et mener une étude ethnographique approfondie avant de pouvoir définir des leviers de proposition de valeur et des solutions potentiellement différentes à apporter dans chaque pays. En début d’année, j’ai eu l’occasion d’accompagner un acteur de l’agroalimentaire français dans le lancement d’un nouveau produit à destination des populations à faibles revenus. Nous avons ainsi proposé une démarche d’innovation par le design sur le terrain selon le modèle suivant :

  • Phase d’immersion dans un pays d’Afrique francophone cible, auprès de populations urbaines et rurales de différents niveaux de vie et de différentes structures sociales. Il s’agit de vivre avec eux dans leur environnement quotidien, en perturbant le moins possible leurs habitudes.
  • Phase d’idéation sur le terrain pour confirmer nos observations et créer de nouvelles solutions avec les populations concernées, afin de bénéficier de leurs idées et de disposer d’un cycle court d’itérations pour affiner et développer des concepts pertinents.
  • Phase de prototypage sur le terrain pour concrétiser des premières solutions avec les techniques et matériaux locaux, afin de s’inspirer des pratiques culturelles et d’impliquer les futurs utilisateurs dans les premiers tests.

Il s’agit bien tout au long du processus de conserver une implication maximale des populations locales pour co-concevoir itérativement les solutions avec eux, depuis les phases d’études en amont jusqu’aux expérimentations. L’étude des modes de vie des plus démunis (les fameux BOP ou MOP « middle-of-pyramid »), nous a notamment permis de comprendre la grande disparité de modes de vie à l’intérieur d’un même pays, voici quelques exemples à titre d’illustration :

  • Habitudes alimentaires : les plats sont globalement peu diversifiés et l’objectif principal est la satiété, les habitudes sont pour autant bien trop aléatoires pour définir un schéma récurrent. Les goûts sont difficiles à faire verbaliser avec nos mots occidentaux, on remarque juste un attrait pour l’exagération des intensités (sucre, sel), les combinaisons contrastées (sucré/salé, solide/liquide, croustillant/crémeux, …) et l’évocation sensorielle des modes de préparation traditionnels (malté, fermenté, fumé, braisé, …).
  • Equipement du foyer : c’est la fluctuation des moyens financiers qui détermine l’évolution de l’équipement, j’ai souvent vu des frigos débranchés, ouverts, et utilisés comme placard, puis appris qu’ils fonctionneraient de nouveau lorsque la facture d’électricité pourrait être payée. Le mode de cuisson quant à lui, est toujours double (charbon et gaz), même après une augmentation des finances, afin de conserver certaines pratiques traditionnelles de cuisson.
  • Processus d’achat : le passage au stockage froid permanent est un saut de mode de vie radical, il détermine les lieux et processus d’achats (en gros en supermarché une fois par mois), mais il ne concerne en réalité qu’une minorité, la majorité achète au détail au marché pour la cuisine du jour, et préfère les recommandations de son cercle social malgré l’influence des pubs TV.

Je pourrais continuer la liste pendant longtemps… Après avoir passé du temps auprès d’une vingtaine de familles, la matière ethnographique fut extrêmement dense. Toutes ces observations et anecdotes, nous ont permis de redéfinir des points de départ pour de nouveaux concepts alimentaires adaptés aux besoins et attentes des BOP/MOP. Mais le plus important n’est pas là. Ce dont on se rend compte au fur et à mesure de l’immersion, c’est la nature complexe et complètement imprévisible des habitudes de consommation. On réalise ainsi pourquoi un réseau dynamique de petites structures informelles de production-distribution artisanale, palliant aux imprévus et à la diversité des contextes, est bien plus efficace que la recherche effrénée de standardisation et de simplification qu’exigent les produits industriels. On commence du même coup à comprendre pourquoi les plus grandes multinationales ont largement échoué à s’implanter en Afrique (Coca Cola, Cadbury, Eveready, SAB Miller, Barclays Bank, Nestlé etc.). Elles ont cherché à faire adopter une offre standardisée existante plutôt qu’a en concevoir une nouvelle sur-mesure, elles ont confondu le « making people want things » du marketing, avec le « making things people want » du design.

Plus que jamais, l’innovation par le design, à travers sa phase d’observation et ses techniques d’ethnographie, permet d’identifier les besoins non adressés de l’ensemble d’une population et non ceux d’une cible marketing simplifiée et présupposée à laquelle on pousse un produit/service qui va hypothétiquement leur plaire. Par l’identification des blocages et des détournements, elle permet de reconstruire à la façon d’un puzzle toutes les petites synergies qui peuvent se faire entre différents éléments existants issus de différents domaines, et de les assembler afin de construire une offre dynamique et complexe, celle qui est finalement au cœur du secteur de l’économie informelle, et que tant de multinationales essayent de décrypter.

Idéation : contourner les impasses technologiques

L’année passée, j’ai également accompagné une grande banque française dans sa stratégie d’innovation sur le continent africain, le sujet était, vous ne devinerez jamais… l’expérience client ! La bancarisation en Afrique c’est… comment dire. Un autre « gros sujet ». Il s’agissait cette fois de soutenir l’innovation auprès d’une quinzaine de pays africains, donc tout autant de contextes différents. Pour autant j’ai été agréablement surpris de la clairvoyance des acteurs locaux dans chaque filiale. Pour la plupart ils connaissent très bien leurs clients, leurs besoins et contextes, en fait les problématiques sont souvent récurrentes et bien identifiées, notamment sans exhaustivité :

  • Un problème d’image : la banque, c’est pour les riches ou les entreprises. Si l’on ajoute les procédures administratives tortueuses, et l’accueil en agence qui peut paraître très froid pour de futurs clients intimidés, cela renvoie une image beaucoup trop élitiste.
  • Un manque d’accès à l’information : les procédures d’ouverture de compte sont très longues et compliquées, et surtout nécessitent d’être alphabétisé, rendant l’accès aux services parfois difficile pour les populations rurales par manque d’informations dans leur langue.
  • Des agences physiques saturées : les temps d’attente en agence peuvent être un véritable frein, et engendrer une frustration rédhibitoire pour qui a besoin d’effectuer une procédure même aussi simple que consulter son solde.

Le modèle bancaire a tout simplement été importé tel quel, avec peu ou pas d’adaptation aux contraintes locales. C’est comme si l’on avait oublié qu’il n’y a pas d’ordinateur relié à internet dans chaque foyer, ou qu’il n’y a pas de réseau d’agences uniformément réparti dans le territoire, entrainant ainsi de sérieuses contraintes de déploiement.

Pourtant, comme on l’a vu, on peut s’appuyer sur les spécificités locales, notamment la possession de téléphones mobiles qui défie toute concurrence, aujourd’hui cela fait une évidence que le paiement via mobile est une réelle opportunité en Afrique. L’idée à retenir ici, c’est que le levier est loin d’être technologique ! Ce n’est pas en se demandant comment payer par téléphone que cette innovation est née au Kenya il y a 10 ans (une autre solution au même problème pourrait proposer de le faire via un smartphone sans-contact et un terminal de paiement CB par exemple). C’est bien parce que la culture du transfert d’argent de personne à personne était ancrée depuis longtemps, parce que tout un chacun possédait un téléphone même simplissime, et parce que le taux de bancarisation était très bas que le Mobile Banking a pu émerger, un savant mélange d’opportunités, de contraintes et de besoins non-adressés. Et pour son adoption massive ? Il ne faut pas oublier la présence d’un réseau dense et diversifié dans le secteur informel, de petits revendeurs de crédits téléphone, qui ont pu ainsi se transformer en réseau d’agents pour assurer les prestations de services des opérateurs, tout en leur apportant visibilité et couverture du territoire.

Il ne s’agit donc pas d’une innovation technologique dans le paiement, mais dans la création d’un modèle de réseau d’échange adapté au contexte local et basé sur les habitudes existantes, qui revisite le modèle bancaire occidental. En tirant ce fil, nous avons ainsi poursuivit avec les équipes des différentes filiales dans plusieurs directions :

  • L’ouverture de compte par SMS : «La banque partout et pour tous». Afin de toucher une cible très large, il suffit d’un simple téléphone portable pour les premières procédures critiques d’ouverture de compte. On ne se rend en agence que pour le contrôle et la signature.
  • La gestion de compte via Menu Texte : pour permettre à un client d’obtenir des informations, d’effectuer des opérations diverses selon ses besoins, avec des options d’accessibilité comme la possibilité de passer en serveur vocal dans la langue locale (on dépasse ainsi la barrière de l’alphabétisation)
  • Retrait via DAB Drive : en repartant des usages des africains en mobilité, et notamment l’utilisation massive du 2 roues (taxi moto, « Zem », etc…), on peut développer un principe de distributeur automatique de billets qui ne nécessitent pas de se garer puis d’entrer dans une agence. Directement depuis sa moto, à un arrêt dédié ou à une station-service, on effectue son retrait dans de bonnes conditions (sécurité), et on repart aussitôt.

Il s’agit peut-être pour vous d’idées peut innovantes ? Mais la question n’est pas là. Il s’agit du déploiement d’un modèle fait de multiples facettes en apparence simples, et qui une fois agencé répond de manière systémique aux besoins de toute une population. Ajoutons à ces innovations orientées « clients final », la prise de conscience d’une innovation axée « collaborateur » qui n’a rien à envier aux préoccupations de nombreux groupes internationaux. On trouve ainsi dans les projets que nous avons accompagnés dans différents pays : des plateformes collaboratives de gestion des irritants clients et d’amélioration des procédures internes, ou encore de suivi des commandes, des CRM sur téléphone mobile pour les conseillers sur le terrain, ou encore une communauté d’experts disponibles à la demande en Visio. Certaines filiales osaient même s’aventurer sur les terrains les plus glissants, des marchés de contrepartie ouverts aux services avec push géolocalisés et exploitation de data clients, en passant par des robots de mise à jour du KYC. Qu’on se le dise, en Afrique de la créativité et de l’audace, il y en a !

Implémentation : s’appuyer sur les leaders locaux

Dans les deux exemples cités ci-dessus, le dispositif méthodologique que nous avons déployé auprès des acteurs sur le terrain a joué un rôle important dans la performance du processus d’innovation.

Dans le cas de l’accompagnement de notre client bancaire, il s’agissait d’un vaste programme de challenge innovation multi-pays. La dynamique de « concours » a permis un fort engouement des collaborateurs sur le terrain pour s’impliquer au-delà de leurs activités quotidiennes, et l’obligation de former des équipes pour présenter un projet a favorisé la transdisciplinarité et le travail collaboratif au sein de chaque filiale. Le dispositif de type coaching à distance sur une longue période (6mois), entrecoupés de sprints de design en présentiel (voir mon précédent article sur le sujet) a permis à la fois de faire monter en compétences les équipes, tout en accélérant très concrètement leurs projets. Mais surtout, en tant qu’accompagnant, nous n’avons apporté que la méthode, ce sont les équipes des agences quotidiennement au contact des clients, qui ont amené… tout le reste ! Leurs connaissances du terrain, du contexte socio-culturel, mais aussi leurs envies, idées et intuitions. Et c’est bien là le plus important, en participant activement à la création de ces nouvelles offres et services, en y mettant un peu d’eux-mêmes, ils ont assuré la première partie du chemin, puisque c’est eux qui in fine, auront à réaliser l’implémentation grandeur nature sous la forme de prototypes pilotes (dans une structure de type Lab d’expérimentation que nous avons positionné en aval du concours). Et parce que ce programme se reconduit d’une année sur l’autre, ils peuvent recommencer de nouveau, ou encore inspirer d’autres collaborateurs à les suivre dans la voie de l’innovation. C’est l’amorçage d’un processus vertueux.

Dans le cas de l’accompagnement de notre client agroalimentaire, il s’agissait cette fois d’un dispositif de type étude de design de plusieurs semaines sur le terrain. Si une expertise méthodologique de notre part était indispensable sur place, une fois de plus, impossible de l’effectuer seuls. Afin d’adresser les populations à faible revenu, et de s’intégrer à leur quotidien tout en limitant au maximum les biais, nous nous sommes entourés d’un réseau de relais locaux, chacun issus d’un quartier différent et étant une référence pour ses habitants. Avec un double rôle de guide et d’observateur, d’expert du terrain et d’apprenant de la méthode, nous avons tissé avec eux une relation la plus saine possible afin de permettre une compréhension fine de notre part, et une autonomisation progressive de leur côté. Au fil des jours et des discussions, leur rôle est passé de pur « transmetteur » de l’information, à « créateur de contenu », c’est-à-dire au développement d’un point de vue critique et subjectif, d’intuitions et de propositions. C’est ce niveau de richesse là, croisé avec notre propre perception des choses, qu’il était primordial d’atteindre. Pour notre client l’intérêt était bien sûr double : obtenir un input de qualité, authentique et robuste. Mais aussi commencer à constituer un réseau d’acteurs, ambassadeurs potentiels pour des co-développements futurs. Un premier pas vers une relation vertueuse.

3) La performance de la méthode design décuplée en Afrique

Au final, que retenir ? Aujourd’hui en 2017, la méthode design est bien connue pour innover en Europe et aux Etats-Unis, les exemples d’utilisation de la méthode en Afrique ou sur d’autres continents ne manquent pas non plus, (hippo water roller, OLPC, …) le nombre d’agence de design augmente, les écoles et formations aussi. Alors tout ça pour dire quoi ?

Mon point est le suivant. En Afrique, (et cela doit être vrai pour la plupart des pays du Sud), il y a un certain environnement propice qui peut jouer un véritable rôle de catalyseur de la méthode design, sur l’ensemble des phases du processus. Et ce bien plus que « chez nous » :

  • Concernant la phase d’inspiration : ici ma conviction est que la forte culture de l’informel, de la convivialité et du partage est un atout majeur, cet environnement profondément empathique favorise intrinsèquement la remontée des irritants, des aspirations, et des besoins latents. Les gens ont envie de se parler, d’échanger, et de s’ouvrir aux autres. D’un côté ici, vous avez des difficultés à faire « jouer » un icebreaker avec 20 collaborateurs d’un grand groupe qui ne peuvent pas s’entendre, de l’autre vous partagez un repas avec un inconnu qui vous accueille chez lui juste parce que vous connaissez un tel, qui connait un tel…
  • Concernant la phase d’idéation : on le dit souvent, la créativité opère sous-contraintes ! l’Afrique est submergée de contraintes, et elles sont des opportunités de création ! Le virus « béton, néon, pollution » n’a pas encore rongé tous les territoires, on peut encore se perdre rapidement dans une nature inspirante, des campagnes où les spécificités culturelles ont été conservées. Quand je vois qu’ici, on cherche tant bien que mal à « revégétaliser nos villes », ou à redévelopper un tissu social dans des « éco-quartiers », et que l’on va mettre 20 ou 30 ans pour y parvenir, je me dis que l’Afrique possède bien des richesses et opportunités créatives pour imaginer un nouvel urbanisme, une nouvelle façon de conjuguer progrès social et respect de l’environnement.
  • Concernant la phase d’implémentation : que dire si ce n’est parler du « Royaume du système D », du bricolage, de la débrouille et de la réutilisation ? Quand on parle d’implémentation, on parle d’expérimentations, de prototypages et de tests. Je me souviendrai toujours de mon téléphone mobile complètement inondé et inopérant que j’avais fait ramener à la vie en 5 min par un bricoleur dans un marché béninois, alors que cela m’aurait pris 3 semaines de SAV ici (il l’avait démonté et gratté les circuits au décapeur thermique… no comment). Quant on voit qu’ici, la dernière mode est au « doing » et à « l’upcycling », on se dit encore qu’il y a tous les ingrédients en Afrique pour développer sans difficultés des cycles itératifs de prototypage particulièrement performants, et de servir de modèle.

Je lisais l’autre jour… « Après avoir émigré en Afrique, le Nokia 3310 revient sur le continent européen ». On assiste actuellement à un véritable mouvement contradictoire. En Occident, on cherche tant bien que mal à recréer du lien social et à réintégrer de l’informel, au Sud et en Afrique en particulier, on cherche à imiter les modes de vies du Nord, dans un fantasme illusoire de modernité.

Si les défis sont nombreux pour les économies africaines, il y a pour moi un seul enjeu majeur qui les relient tous : l’autonomisation. Renforcer la compétitivité, développer un marché continental, produire des biens à plus forte valeur ajoutée, industrialiser, nourrir, améliorer la qualité de vie, … toutes ces priorités n’auront de sens que si elles prennent leur source dans de nouveaux modèles de développement, créés par et pour des africains, et qui peut-être un jour, qui sait, nous aideront à repenser les nôtres.

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pathum.biladeroussy@bluenove.com

 

PATHUM BILA-DEROUSSY est diplômé du Master en Design industriel de Strate – Ecole de Design, du Master Recherche Innovation-Conception-Ingénierie des Arts et Métiers ParisTech, et possède également le grade de Docteur des Arts et Métiers. Ses recherches portent sur les approches systémiques de la créativité pour l’optimisation de l’innovation aux sein de contextes complexes. Elle nourrissent ainsi les champs du développement durable, de la digitalisation, et de la stratégie d’entreprise. Pathum a rejoint bluenove en 2015 en tant que Chief Design Officer.
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