L'Open Innovation, pourquoi … aujourd'hui ?

Pour faire suite à notre article « L’Open Innovation, pourquoi ? » qui présentait les raisons structurelles des avantages de l’Open Innovation, voici plusieurs raisons conjoncturelles qui expliquent la pertinence d’une stratégie d’Open Innovation.
Le concept d’open innovation est apparu en 2003 mais fait suite à des développements concrets dans la manière dont les entreprises gèrent l’innovation. Depuis sa conceptualisation explicite, la démarche n’a cessé de se généraliser. De plus en plus répandue dans l’industrie agroalimentaire et dans les produits de grande consommation, la démarche séduit de grands groupes et des PME de secteurs aussi divers que l’automobile, la chimie et l’énergie, de sorte qu’il semble désormais difficile de trouver un domaine que l’open innovation n’a pas conquis. Lorsqu’un acteur emblématique comme la NASA multiplie les démarches d’open innovation depuis 2008, elle envoie de facto un signal fort que l’open innovation concerne aujourd’hui tout type d’organisation. Tout d’abord, elle organise bien sûr des grands prix très visibles, avec des primes d’un million de dollars. Mais ce n’est pas l’élément central de sa stratégie. Elle fait également du problem-solving à raison d’un problème lancé toutes les deux à trois semaines en interne et auprès de ses partenaires. Elle s’appuie sur des intermédiaires pour organiser des concours de résolution de problèmes, avec des primes allant de 10 000 à 25 000 dollars. Enfin, elle s’engage dans une recherche structurée de brevets, notamment à l’aide de Yet2.com. En dehors des raisons générales, énoncées dans le chapitre précédent, ce succès semble également lié au contexte économique actuel, qui n’a pas épargné la NASA, car celle-ci s’est lancée dans la démarche en 2008 lorsqu’elle a subi une coupure de 40 % de son budget de R&D. Aux vues du grand succès de la NASA, le gouvernement américain l’a chargé en 2011 de créer un Centre d’Excellence de l’innovation collaborative (CoECI) pour accompagner le déploiement de l’open innovation dans les autres agences de l’état américain. L’open innovation, que l’on aurait pu estimer à ses débuts comme le prétexte à de nouvelles offres de Consulting ou une mode de management éphémère, se révèle bien désormais comme un concept pérenne, et ce au moins pour trois raisons.
Le contexte économique de crise
Le contexte de crise actuel, en France notamment, fait que la pression budgétaire s’opère aussi sur les investissements dédiés à l’innovation, à la R&D, au même titre que les réductions budgétaires qui affectent les fonctions communication, marketing, formation, etc. Les entreprises ont donc pour la plupart moins de moyens financiers pour innover qu’auparavant. Or les démarches ouvertes permettent de distribuer ou de mutualiser le risque. Elles permettent aussi de réduire les dépenses de R&D. Celles-ci sont ainsi alors partagées avec d’autres acteurs. Par ailleurs, il est souvent moins coûteux d’acheter les droits (d’utilisation) d’une solution existante que de chercher à en développer soi-même. Un tel achat rend enfin les coûts maîtrisables, alors qu’il est souvent difficile de prévoir les coûts d’un projet de recherche ou de développement. En interne, ce contexte de crise oblige les équipes en charge de l’innovation à développer de nouveaux savoir-faire et à mettre en œuvre des dispositifs manquants afin de mobiliser tout le potentiel inexploité, sous-exploité ou mal exploité de l’ensemble des collaborateurs : on pourrait presque parler de «chasse au gaspi de créativité ».
Quand la définition du « cœur de métier » devient de plus en plus floue
L’innovation est par ailleurs devenue plus complexe à gérer. Les cycles technologiques s’accélèrent, les domaines technologiques deviennent de plus en plus poreux et la maîtrise des compétences et expertises associées devient particulièrement complexe à anticiper et à gérer : un véritable casse-tête pour la gestion des talents. La possibilité de faire appel à des experts externes permet alors de combler les lacunes de ses propres ressources humaines.
Ainsi l’un des premiers clients de la plateforme de résolution de problèmes Hypios a proposé un sujet qui concernait la trajectoire des satellites dont la résolution demandait des compétences en relativité générale, science où peu d’ingénieurs ont des connaissances avancées. Dans la mesure où il s’agissait de calculer une force – le Frame Dragging Effect – en fonction de différentes variables, l’entreprise recherchait une présentation claire qui permettrait dorénavant à ses ingénieurs de calculer cette force étant donné le contexte pratique de l’entreprise. Finalement, c’est un physicien italien qui a répondu à la question en rédigeant un cours de relativité générale appliqué particulièrement précis et pédagogique.
L’impact de la transformation digitale
L’accélération du développement d’outils et de solutions logicielles pour favoriser la détection de compétences, la mise en évidence de centres d’intérêts communs, la mise en relation d’individus et la collaboration pour échanger et gérer des idées est fulgurante. L’impact en termes d’opportunités, de découverte de compétences et d’expertises ignorées (voire insoupçonnées) est réel, autant en interne au sein d’organisations de grands groupes avec leurs milliers de collaborateurs, souvent localisés à différents endroits, qu’en externe pour détecter des expertises à l’autre bout du monde. On pense, bien sûr, aux réseaux professionnels comme LinkedIn, Viadeo ou Xing pour découvrir des expertises et des compétences en lien avec nos centres d’intérêts ou nos activités, ou à Twitter pour repérer les « veilleurs » et autres détecteurs de signaux faibles les plus actifs. On parle aussi de « réseaux sociaux d’entreprises » internes, qui permettent parfois les regroupements autour de centres d’intérêt techniques, de plateformes collaboratives, d’Idea Management, de « Web Sémantique… » On parle aussi d’APIs, ces Application Programming Interfaces qui permettent à des centaines de développeurs d’intégrer par exemple Google Map ou des fonctionnalités de Twitter dans de nouvelles applications qui viennent s’ajouter aux milliers déjà disponibles pour le grand public et les professionnels dans les Stores et les Markets des fabricants d’Operating Systems comme Apple (iOS), Google (Android) ou Microsoft (Windows). De nombreuses marques comprennent désormais l’intérêt de mobiliser des groupes de développeurs autour de leurs plateformes pour démultiplier leurs capacités créatives et proposer des applications toujours plus innovantes qui toucheront une audience toujours plus large de clients.
On parle, bien sûr aussi, de Big Data et surtout d’Open Data (cf notre Livre Blanc) : ce mouvement issu des administrations et des services publics qui commence à intéresser les entreprises qui se disent qu’elles sont peut-être assises sur des trésors de données qu’il vaudrait la peine d’ouvrir aux partenaires de leur écosystème ou à des développeurs tiers. Les nouveaux savoir-faire, manières de travailler et usages associés à la mise en œuvre de ces projets, bousculent les organisations, la gestion des talents et la compétitivité des entreprises de toutes tailles. Celles les plus à même de maîtriser et d’utiliser plus vite et mieux que leurs concurrents ces outils numériques au service de démarches d’open innovation seront indiscutablement les champions de demain.
(Passage issu du livre Open Innovation paru aux Editions Dunod en Août 2014)
Couv Livre OI Dunod