Une semaine avec Axelle Lemaire – Jour 1 #CabOuvert

L’un des deux fondateurs de bluenove m’envoie un message un soir : « ça te dit de passer une journée avec la Ministre Lemaire ?! ».

Carrément !

J’ai été convoqué à une réunion au cabinet d’Axelle Lemaire le surlendemain, mercredi dernier, avec 3 autres entreprises de la Civic Tech (Voxe.org, Parlement et Citoyens et MesOpinions.com). Les conseillères ministérielles nous distribuent un agenda et nous expliquent que nous allons accompagner la Secrétaire d’Etat au Numérique pendant une semaine. Apparemment, elle est très intéressée par l’e-démocratie et par la Civic Tech et elle souhaite nous partager la réalité et les rouages de la politique française afin de mieux la comprendre… ou de mieux la changer !

Pendant le week-end, je me renseigne sur Axelle Lemaire, que je connaissais déjà un peu. Etant moi-même un produit de l’écosystème innovation et numérique, je l’avais déjà vue et entendue à plusieurs reprises : sa mise en débat de la loi République Numérique, son origine canadienne, son ascension fulgurante, sa carrière à l’étranger, sa nomination au poste occupée par Fleur Pellerin, les articles concernant sa mésentente avec le Ministre de l’Economie…

Comme j’allais la rencontrer le lundi même, je décide de couper court à mes recherches. Je me penche sur un agenda bien chargé : non-stop entre 7h41 et 20h19.

Lemaire Train

Nous sommes installés dans le train, les conseillers qui accompagnent Mme Lemaire viennent nous voir. Laura, de Voxe.org, et moi-même allons rencontrer la Ministre. A mon grand étonnement, on passe plus d’une heure à discuter informellement tous les trois. Je suis surpris par son naturel et son franc-parler. Je pense que sa posture n’est nullement calculée. Son discours doit forcément l’être beaucoup plus, mais j’ai l’impression qu’elle se laisse positivement emporter par l’échange et par ses mots.

De par mon origine espagnole, la conversation s’amorce autour d’Ada Colau, la mairesse de Barcelone, à laquelle Axelle Lemaire se compare quelque peu (son côté outsider, dixit). Des sujets plus lourds émergent rapidement. On la questionne sur la loi numérique et elle nous raconte que c’est son propre cabinet qui a dû réaliser tout le travail, alors que d’autres lois sont rédigées directement par des cabinets en stratégie. Elle se plaint des sous-effectifs (6 conseillers à plein temps plus 4 conseillers mutualisés avec le Ministre de l’Economie et des Finances). On parle de sa place dans la hiérarchie gouvernementale. On évoque Emmanuel Macron : « Toute la communication de mon cabinet doit être revue et validée par le cabinet de Macron. C’est pour cela que le communiqué de presse de la loi République Numérique n’est apparu que 36h plus tard. ». Elle semble frustrée car sa loi numérique n’a pas eu d’importantes retombées médiatiques alors qu’elle a été votée à l’unanimité suite à une consultation publique, avec plus de 20 000 contributions citoyennes. Ce qui aurait pu ou dû être affiché comme un succès pour la gauche, mais le grand public n’en a guère entendu parler.

Elle évoque aussi l’importance des médias en politique. « Les personnalités politiques sont construites et déconstruites par les médias. ». Les journalistes, selon elle, permettent à un politicien de faire appliquer les lois qu’il propose lorsqu’il y a de fortes retombées médiatiques, mais ils vont rarement solliciter le fond des sujets. Sans doute du fait de la transformation numérique, ils n’ont ni les moyens ni l’intérêt de le faire. Ils se contentent donc souvent des petites guerres politiciennes : « Pourquoi iraient-ils faire un travail de fond alors qu’en invitant un inconnu du Front National, ils feront la meilleure part d’audience du mois ? »

Nous parlons également des mesures qu’elle croit nécessaires pour réformer la France. La première qu’elle mentionne est un changement de la Constitution : « Nous ne pouvons plus continuer à faire de l’incrémental, et c’est tout ce que la Constitution nous permet de faire. Si nous voulons réaliser un changement profond, nous devons changer de Constitution ».

Nous discutons de la haute fonction publique, qui n’est pas toujours tenue de rendre des comptes. Elle nous explique notamment que ces hauts fonctionnaires, très bien formés et éduqués, « avec un travail à vie dans le contexte actuel », ne veulent surtout pas froisser leurs confrères. En effet, dans le système en vigueur, s’opposer à quelqu’un, c’est l’assurance de le recroiser dans sa vie professionnelle. On a également parlé du rôle capital du Secrétariat Général du Gouvernement au sein de l’Etat Français, de l’importance de la formation continue des agents administratifs, du besoin de pouvoir faire une confiance absolue aux directeurs administratifs, de la nécessité d’un mandat plus long en vue de mettre en place une réelle vision politique et du rôle primordial que pourrait jouer le Conseil économique et Social dans notre démocratie. On survole aussi le sujet de l’Europe.

Finalement, Axelle Lemaire nous raconte une anecdote qui nous éclaire sur le fonctionnement de l’administration française. Quelques jours après avoir été nommée, on lui communique dans son bureau que quelqu’un souhaite la rencontrer. Occupée, elle fait dire qu’elle n’est pas disponible ce jour-ci. Quelques heures plus tard, lorsqu’elle sort de son bureau, la personne est toujours en salle d’attente et lui dit qu’il n’en a que pour cinq minutes. Il se présente comme le Directeur d’un grand corps d’Etat et lui soumet trois CV pour le poste de directeur de cabinet. Elle refuse par principe.

La suite n’en est pas moins intéressante. Axelle Lemaire choisit comme conseillers des personnes « externes » au système (entrepreneurs, avocats, etc.) afin de changer la culture de l’Administration. Elle se rend toutefois compte que les dossiers ont du mal à avancer. Avec le temps et les départs naturels propres à un cabinet ministériel, elle finit par recruter des conseillers « du sérail » afin de trouver le bon équilibre car ceux-ci ont la capacité de décrocher leur téléphone et de débloquer rapidement des situations complexes…

De la suite de la journée, je retiens essentiellement trois points :

  1. Le rôle de représentation d’un Ministre en déplacement : Axelle Lemaire a été reçue par Geneviève Fioraso et Michel Destot, qui l’ont accompagnée toute la journée. Un déplacement ministériel, c’est comme on l’imagine : visiter les « fiertés » du territoire à un rythme très soutenu. Aujourd’hui, on est allés à la Journée Citoyenne du Numérique, on a visité l’association Age d’Or, on a participé à une table ronde avec des entrepreneurs de Digital Grenoble (antenne French Tech grenobloise). L’après-midi, Axelle Lemaire a assisté avec Mme Fiorasso à une réunion privée avec le Président du Conseil Départemental Jean-Pierre Barbier. La journée s’est terminée avec une visite au CEA. Notons que la Secrétaire d’Etat utilise bien évidemment ses temps de parole pour faire passer les messages qu’elle souhaite véhiculer.

  2. L’importance des conseillers : à l’arrivée au train, nous avions le même dossier que la Ministre. Ce dossier lui permet de préparer de façon ultra-détaillée chacune des séquences du déplacement. En outre, lors d’un déplacement de cette nature, les interlocuteurs en profitent pour exprimer leurs demandes et requêtes. Ces demandes sont notées et retranscrites par l’équipe de conseillers, puis étudiées ou transférées au bon interlocuteur. Finalement, grâce à eux, nous avons pu obtenir les meilleurs insights sur le fonctionnement d’un Cabinet.

  3. Le sujet de l’innovation : l’intervention d’Axelle Lemaire lors de la table ronde chez Digital Grenoble a été, je trouve, particulièrement brillante. Elle a démontré sa connaissance très fine de l’écosystème startup en France et à l’international et a éclairé les assistants sur différentes mesures mises en place au travers de la loi République numérique ou d’autres lois qui favorisent l’innovation de manière concrète, comme la loi France Expérimentation. Axelle Lemaire affiche une préférence par l’innovation émergente des start-ups par rapport à une innovation plus institutionnelle, ce qui m’a fortement surpris. En outre, la secrétaire d’Etat a souhaité changer la manière dont on fait de la politique en vue de l’adapter concrètement au XXIème siècle – ses nominations et la consultation publique en témoignent – lorsqu’elle est arrivée au gouvernement. Axelle Lemaire est consciente aujourd’hui que la politique est également une guerre d’ego. Un terrain sur lequel les batailles politiques personnelles se font et se défont, magnifiées ou dégradées par les médias. Elle en joue évidemment.

J’espère que vous avez apprécié ce premier récit. Ce n’est qu’un avant-gout. Suivez nos publications toute la semaine, ainsi que notre rapport détaillé qui sera publié la semaine prochaine.


On peut continuer la discussion par mail : xavier.llairo@bluenove.com

#CabOuvert @xavillb @bluenove


[author] [author_image timthumb=’on’]http://bluenove.com/wp-content/uploads/DSC1348_3.png[/author_image] [author_info]XAVIER LLAIRO a réalisé quatre ans d’études à ESADE (Barcelone) puis a intégré le master Grande Ecole à l’ESCP Europe. Avant de rejoindre bluenove, Xavier a travaillé au département de la stratégie du Groupe Caisse des Dépôts, en lien avec des sujets d’innovation et de stratégie.[/author_info] [/author]