Une semaine avec Axelle Lemaire – Jours 3 et 4 #CabOuvert

Jour 3 de l’opération Cabinet Ouvert, direction l’Assemblée Nationale !
On ne va pas vous mentir : appel à tous ceux qui n’ont jamais assisté à une séance de QAG (Questions Au Gouvernement), c’est un MUST-SEE !
Ah, l’hémicycle de l’Assemblée Nationale… Ambiance césarienne, mythologie gréco-romaine, style pompier, des dorures à revendre au marché gold, un cocktail Ben Hur voltairien qui ne déplairait pas à certains Robespierristes portés vers l’emphase.

Je dis « Ben Hur » pour la rumeur des jeux du stade : car oui, ça jase entre députés, ça invective, ça tape des pieds, c’est indiscipliné à souhait, on a envie d’appeler, en renfort immédiat, un valeureux prof de ZEP pour remettre tout le barnum au carré.

Mais mollo, je dis aussi « voltairien » pour le parfait respect des 120 secondes rhétoriques des députés, et la non moins exceptionnelle maestria ministérielle qui, sous la contrainte des mêmes 120 secondes chrono, répond du tac au tac, à la cantonade, et à la perfidie parlementaire (c’est un zeugma, au passage).

Alors, bien sûr, on peut se demander à quoi sert l’exercice. Personne ne convainc personne. Le député tire prétexte de sa question pour lancer ses flèches, le Ministre tire profit de sa réponse pour corriger l’impertinent. Flipper de la politique : claque à gauche, gifle à droite. On est là dans l’anti-débat par excellence, mais au diable l’avarice : on passe un bon moment, même si de la démocratie on ne retient ici que le verbe, le Bescherelle sous le bras. Et on se surprend à regretter que cela se termine, car c’était un beau spectacle, vraiment, bien joué, talentueux, et tout et tout. On se doute bien que l’Assemblée Nationale, c’est aussi beaucoup plus sérieux que cela. Le mercredi après-midi est un moment particulier, un truc pour les scolaires et la télé, il faut relativiser. Et on sort à l’air libre comme d’un beau spectacle, moins cher que le Cirque du Soleil, et peut-être même plus captivant.

Je dirai peu de choses sur la réunion du Cabinet de la Ministre, à laquelle nous assistâmes (passé simple) le lendemain (jour 4, donc). Non qu’elle ne fût instructive, mais pour qui n’a pas étudié la méthode Assimil des acronymes de Bercy, on y manie une forme d’esperanto fleuri, où les PR ou PM côtoient les PDL et autres « bilat’ » dans un bouquet de saison pour initiés. On y remarquera toutefois : 1) beaucoup de jeunes (c’est rassurant) ; 2) une parité homme-femme quasiment respectée (c’est un progrès) ; 3) pas mal de questions de logistique (ce n’est pas TEDx tous les jours) ; 4) du rythme, du rythme, du rythme (le Secrétariat d’Etat au Numérique, c’est James Brown sur ressort, ça virevolte continûment) ; 5) une méconnaissance flagrante des fondements incompressibles de l’interior design (non, il n’est pas musculo-squelettiquement défendable d’être 10 autour d’une table pour 4).

Mais revenons à nos moutons, et orientons ces dernières lignes vers le sujet central, THE TOPIC qui nous intéresse, nous autres serviteurs de la bienfaitrice Civic Tech : la consultation publique en ligne – baptisée République Numérique – ayant accompagné le projet de loi Axelle Lemaire.

Comme le souligne la Ministre, le mot « République » n’est pas là par hasard. Il s’agit bien de bousculer la politique en se situant à l’échelle d’un grand dessein sociétal : booster la démocratie représentative et utiliser le sujet numérique comme un « prétexte à faire de l’innovation publique ».

Car il aura fallu, je cite, un véritable « texte de combat » pour rendre possible cette innovation majeure dans le processus législatif français. Il aura fallu une lutte de tous les instants contre, je cite encore, le « lobby de l’impuissance publique ». Il aura fallu s’attaquer au cœur du réacteur : la question de la méthode politique, enfin challengée, enfin métissée. Et, cerise sur le gâteau, le meilleur est à venir : le retour d’expérience sur cette opération pilote !

Ainsi des interrogations suivantes, parmi cent autres, à approfondir dorénavant : quand fallait-il ouvrir la consultation publique ? Au tout début du processus, par une mise en ligne de la version Beta du projet de loi ? Avant le débat interministériel ? En bout de course, après validation consultative du Conseil d’Etat ? « On & off » à différents moments privilégiés du chemin législatif ? Fallait-il prendre en compte les propositions d’amendements les plus votées par les citoyens ? Les plus débattues ? Les plus « polarisantes »? Les plus lues ? Et comment mesurer tout cela en faisant fi des distorsions d’attention si courantes sur le Web (on lit peu sur Internet, et on lit sélectivement) ? Comment répondre aussi à ceux dont les propositions n’ont pas été retenues ? Quelle pédagogie du refus déployer ? Formuler un retour sur 200 propositions était-il suffisant ? Fallait-il prévoir un « droit de réponse » ? Et pourquoi pas des dires d’experts pour relancer la conversation citoyenne ?…

Bref, toute la valeur de l’expérimentation d’Axelle Lemaire est là : dans cette première « recette » brute qui ne demande plus qu’à être analysée, challengée, enrichie, transformée, prolongée, mutée. A la Civic Tech de s’en emparer, collectivement, et rapidement.

Eh oui, quand on s’attaque à la méthode politique, on livre les deux seules guerres valables. Celle contre les dictatures de l’inertie. Et celle pour la libération des intelligences.

Frank Escoubès
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